ELISABETH LEVERRIER

A FRESCO, La Manufacture de l'image, 2017.



« A fresco pose d’emblée la question de la peinture, de son enjeu : arriver au rien ? réceptionner le monde ? S’ouvre alors un espace de dialectique pour comprendre, saisir, formuler, fabriquer quelque chose de l’entièreté : pas de repentir, pas de répit, convoquer la présence. Là (...) »


Parce que ses dessins-bois brûlés s’apparentent indéniablement aux fresques, Élisabeth Leverrier s’inscrit dans une tradition qui remonte aux origines de l’art. Même si son intention est, quant à elle, bien ancrée dans la réalité du monde actuel – les supports, devenus parois éphémères, ne déroulent plus de frises de bisons ou de chevaux au galop et ne s’ouvrent plus sur les mystères d’un paysage en trompe-l’oeil. L’artiste cherche à capter les ondes d’énergie qui se dégagent de certains lieux pour les transférer sur la surface qu’elle investit en la couvrant de traces, de lignes, de signes. Le geste fait renaître quelque chose qui a disparu et le figuratif cède la place à l’abstrait.


A fresco nous invite à un voyage initiatique qui cherche le visible dans l’invisible, la présence dans l’absence. Les parois de la caverne platonicienne sont couvertes d’images vacillantes qu’il faut révoquer comme les illusions d’esprits captifs; la fresque d’Élisabeth Leverrier évoque les ombres dansantes du passé et les ondes qu’elle fixe invitent à la contemplation...

Jeanne Verdun




A fresco, dans la peau d'Elisabeth Leverrier

Dans cet ouvrage, l'artiste invite à parcourir la démarche qui l'anime depuis 1985. Textes à l'appui, photographies mémorielles d'installations passagères et captures de performances, le livre révèle un processus de création qui dialogue entre danse, théâtre, cinéma et photographie.

C'est naturellement telle une danseuse, à la limite du rituel, qu'Elisabeth Leverrier nous apparaît avec sa démarche a fresco qui se concentre sur l'énergie verbale des lieux vacants. L'artiste s'applique à la transférer grâce à un corps qui devient instrument et qui ne fait plus qu'un avec les morceaux de hêtres calcinés qui lui servent de pinceaux. Captant les ondes d'énergie disparue, se hissant et se haussant pour atteindre les cimaises, sortes de feuilles blanches installées dans l'espace, elle trace une mémoire graphique de la sonorité des lieux. Les surfaces, sols se couvrent de lignes abstraites mais qui ne font pas abstraction du geste qui les a vues naître. Pour accompagner pleinement cette plongée visuelle dans le projet A fresco, le livre permet, grâce à l'utilisation d'un QR code, une immersion sonore dans son travail. Le lecteur parcourt alors les interventions dans l'espace de l'artiste, au rythme du tracé, au son du bois calciné qui s'écrase et laisse l'empreinte de son passage. Le trait, tantôt lourd, épais, se met parfois à respirer, se fait léger, presque absent. Il trace une frontière, déchire l'espace et le rend vibrant, redonnant alors aux espaces et à notre imaginaire une énergie disparue.
Autre facette de son travail, les Oscillateurs d'Elisabeth Leverrier, peintures de cendre, sont, eux, comme autant de lignes d'horizon aux variations infinies. Avec le feu comme origine de la création, les contrastes et les teintes jouent des impressions et invitent à la contemplation, tels des paysages vibrant du ciel à la terre.
Retraçant vingt ans de vie de l'artiste, A fresco est un livre de mémoire qui parle de la naissance. Celle d'un geste, d'un feu rallumé, de dessins fixés qui deviennent fresque.

Marion Cazy
livre/échange
Novembre 2017
Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie



A fresco, La Manufacture de l'image, parution janvier 2017, 35 euros.
Destination


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LA GRANDE VEILLEUSE

En novembre 1993, Usinor Sacilor fermait le site sidérurgique d'Unimétal Normandie (la SMN). L'usine gigantesque fonctionnait de jour comme de nuit, offrant la vision d'une machinerie de feu sans fin... Pendant des années, j'ai vu le ciel rougeoyer d'un feu qui couvait sur nous...
...Son cycle infernal de son et de lumière s'est brusquement arrêté.
En tant que plasticienne, j'investis des lieux chargés de mémoire : en faisant de nouveau circuler la parole, l'énergie de ces lieux devient visible et susceptible d'alimenter de nouveaux réseaux...

Un livre : entretiens entre sidérurgistes et jeunes acteurs.
Deux vidéos : un reportage sur la dernière coulée et une fiction où chacun se réapproprie la mémoire commune : le feu.


La Grande Veilleuse, réalisé par E.Leverrier, soutenue par l'association Pleins-Feux.
Livre-objet à commander aux Éditions Jean-Michel PLACE.

Pierre ROBERT, sidérurgiste :

"SMN FEUX, une vision du monde ouvrier au travers d'un prisme que serait le feu."







































ETERNEL REGARD

Éternel Regard se constitue à partir de la genèse du dessin (de ce que je vois, est-ce une image ou la chose même? Qu'est-ce qui a provoqué la première image? A l'origine, le son? le feu?). Le film s'articule autour de quatre images de femmes et laisse entrevoir l'image d'un corps reconstitué.
Le temps du regard, un rituel?

PRESSE



INTERVIEW D'ELISABETH LEVERRIER

Benoît Cousin :

À travers votre travail de plasticienne et particulièrement le film que l’on a vu tout-à-l’heure, Éternel Regard, pouvez-vous nous dire ce que vous tentez de porter, de transmettre, de dire… de chanter puisqu’il y a du chant et de la danse ainsi que de l’éternel comme l’indique votre titre?



Éternel regard c’est d’abord une invitation au temps : Je vous convie au temps qui précède l’acte du dessin où je contemple le monde à longueur de journées, de mois ; c’est un travail de digestion des événements ; où je remonte le temps par le fil conducteur du feu qui me renvoie à la préhistoire ; c’est le temps qu’il me faut pour quitter le réel visible, l’oublier, pour me retrouver, pour retrouver la mémoire collective : 40000 ans du mythe de la déesse , notre Vénus préhistorique. Du primitif qui sommeille en nous. Éternel regard, c’est un regard qui balaye le temps pour rejoindre le nôtre essentiel.

Éternel regard sonne comme un refrain, un éternel recommencement : le chant y est primordial et entraîne les images, de l’incantation? un rituel? je refais le monde, j’essaie de transformer les images, une image, c’est l’enjeu du film.


En tant qu’artiste femme, où faites-vous le lien entre votre film et le thème de l’exposition du Sépulcre : "Les droits des femmes s’accordent aussi au féminin"?



Mon film débute par une image en noir et blanc : une silhouette qui se protège de ses bras et représente pour moi une image de fatalité ; il s’achève sur une image de femme en couleur, sereine, détendue, reconstituée, bien en chair. En 12 mn, je suis passée d’une image de fatalité à une image de femme accomplie!

• Pour passer de l’une à l’autre je dessine : il y a une urgence à transformer la matière, à répondre au monde, pas le temps de parler, dessiner devient obsession et jubilation. La tâche est immense, les cimaises sont hautes, la poutre est lourde, je suis au pied du mur : je trouve mon énergie dans le feu et la colère, je me débats et j’essaie d’atteindre le haut. Cela me dépasse, et je retente à plusieurs reprises : le dessin apparaît. De la démesure, du dépassement de soi, du potlacht, de la sublimation. À la question que je me pose depuis des années à savoir qu’est-ce que le pardon, de per donare (donner complètement) j’ai envie de dire que le dessein est de l’ordre du pardon, c’est-à-dire une réponse décalée dans le temps à un monde de violence.


PROPUESTA

Depuis 1986, j’ai dû garder la trace argentique de mes réalisations parce qu’éphémères… Ce travail photographique se poursuit de façon méthodique et numérique pour les peintures "Les filtres du ciel" ; aussi pour prendre de la distance et voir ce qui est vraiment au travail dans la peinture. Mais une photographie de peinture n’est jamais qu’une image différée de la réalité, une fiction : je suis retournée à la mer, au réel, à la source même. Le réel c’est quoi? la photographie de la peinture de mer? la photographie du paysage de mer? Dans le domaine du transcendant, Simone Weil parle de la contradiction comme quelque chose de possible, telle une porte. Les "Propuesta" sont une tentative de rendre visible un espace de contradiction, une dialectique fiction/réel ; elles se nourrissent de la question que je me pose depuis plus de vingt ans : "de ce que je vois je ne sais si c’est une image ou la chose même". Les "Propuesta" sont nées en 2008 d’une proposition de Pilar Altilio critique d’art (Argentine) de travailler sur l’idée du voyage. J’y vois la possibilité d’introduire en Normandie un peu de ce sentiment intérieur qu’est le réalisme magique.


Elles sont aussi des propositions de fresque.









































DU BONHEUR

Le travail d’Elisabeth Leverrier nous rend une émotion universelle et unique, celle de l’être humain face à la magie de sa présence au monde, face à ses paysages intérieurs, ses représentations du réel, ses sensations.
Les grands dessins de bois brûlé transforment le corps à corps entre l’artiste, le feu et l’espace, en une trace essentielle, universelle qui rappelle les traces laissées par les premiers Hommes dans les grottes de la préhistoire. Cette trace marque la présence de l’être humain dans la nature et la force de la nature dans les représentations humaines.
La peinture d’Elisabeth Leverrier poursuit cette réflexion pour nous restituer l’analyse intime de l’interaction entre la nature et la pensée humaine, entre le réel et l’imaginaire, entre l’objet et ses représentations.
Ses "Filtres du ciel" sont de merveilleux instants de dialogue entre le paysage réel et intérieur, l’incarnation en chacun de nous du passage entre le monde et la représentation que nous en avons. Ce surgissement de nos émotions, de nos sentiments sur les images du monde est à voir dans ses films où les couleurs envahissent, magnifient le réel, comme les pigments qui s’écoulent sur les lépreux de "Bien en chair" ; ou la couleur rouge qui envahit et caresse les images de la danseuse d’ "Eternel regard".
Ses derniers travaux affirment que de cette confrontation entre monde réel et monde intérieur émerge une réalité transcendée, un droit au bonheur et à la beauté, une harmonie entre l’être et le réel. Ses "Propuesta" sont une incarnation de l’interaction entre la perception du monde et la pensée humaine faite de souvenirs, de connaissances, de concept. Dans le travail d’Elisabeth Leverrier, ce contenu mental n’altère pas la beauté ou la vérité des paysages naturels, mais les magnifie. C’est l’histoire de la réconciliation de l’Homme avec lui-même, l’apaisement du conflit entre monde extérieur et intérieur, l’expression d’une forme de méditation heureuse qui nous est offerte par cette artiste.

Nathalie Tzourio-Mazoyer
Directeur de Recherche en Neurosciences Cognitives
Université de Bordeaux
Mai 2012



Dans l'acte de transmettre, d'enseigner, il y a les didactiques qui ont leurs mérites, et ceux ou celles qui naturellement déclenchent un ressort, éveillent la curiosité, réveillent le désir de découvrir, d'apprendre, de s'approprier.
Avec Elisabeth Leverrier j'ai appris à regarder, à me mettre en état de perception pour trouver mes propres chemins de lecture, gagner une nouvelle assurance et donc une nouvelle liberté.
Ce qui m'a le plus séduit dans le travail d'Elisabeth c'est l'énergie qu'elle sait puiser en chacun pour la redistribuer amplifiée, décuplée. Son art réside dans sa capacité à faire éclore les talents des uns au contact des autres, à tisser des liens, comme autant de passerelles, comme autant de circuits de paroles rétablis, flux invisibles qu'elle stigmatise sur les cimaises.
Laissez-vous tenter par la liberté de capter les ondes, sentir les vibrations, aiguiser vos sens dans l'espace qu'elle nous donne à conquérir.

Françoise Grieu